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13.02.2009

Pour tout vous dire (épisode 10)

baignoire-fonte-ancienne

         René se passa les mains sur les yeux. Il croyait rêver. Ce n’était pas possible ! Il s’approcha et toucha le fauteuil. Tout était bien réel. Il retourna dans les escaliers et écouta. Son cœur battait à tout rompre. La vieille Accrot ne pouvait pas avoir quitté son fauteuil toute seule ! Ca ne se pouvait pas ! Trop faible ! Trop fragile !

         Il descendit une volée de marches et s’arrêta au troisième étage. Il glissa le long du mur pour s’approcher de la première chambre. Les lumières de la rue éclairaient suffisamment l’intérieur de la maison pour qu’il puisse voir. Maman n’était pas dans la première chambre. Ni dans la deuxième.

         Soudain, il poussa un cri ! Il venait de comprendre !  

         Il courut vers le fond du couloir et ouvrit violemment la porte de la salle de bain...

         ... La vieille Accrot était couchée dans un bain d’eau froide. Elle souriait de ses dents jaunes et acérées. Son teint gris se confondait avec le carrelage. Elle fixait son fils d’un regard méprisant et le fixait aussi avec le fusil de collection qui avait appartenu à son grand-père. La vieille Accrot avait posé un verre de whisky sur le rebord de la baignoire.  

         - Te voilà enfin fils adoré ...

         - Tu te rends compte de toute l’eau que tu utilises !  

         - Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te demander la permission. Tttt, tttt, ne bouge pas. J’ai encore mes bras mon enfant. Des bras vigoureux qui me permettent de tenir cette arme. Tu fais un pas et je tire. Des bras qui me permettaient, chaque fois que tu allais rendre visite à cette femme, de sortir du grenier et de venir me laver et surtout boire... Boire ... Tu as cru m’avoir ! Mais pendant tes petites sorties j’en profitais pour venir me laver, me prélasser, me rafraîchir. Ce n’est pas bien d’abandonner sa maman René, surtout par ces fortes chaleurs. Je dois dire que tu en as mis du temps cette fois-ci. Je commençais vraiment à puer la charogne !

         - Un bain par mois ! Pas plus ! Maman, tu gaspilles l’eau. On va être rationnés !  

         Il voulut faire un pas, mais la vieille le menaça de son arme.

         - Ne bouge pas ou je tire !  

         - Ce n’est qu’une vieille pétoire. Elle n’a plus servi depuis des années. Elle va t’exploser à la figure.

         René étouffait de haine. S’être fait avoir comme un débutant. Ne pas avoir prévu ce coup, lui, le champion d’échecs ... Et justement, sa maman dit :  

         - Echec et mat !

         Elle appuya sur la détente.  

         René n’apprendra jamais comment la vieille avait fait pour ouvrir la porte du grenier, ni depuis combien de temps elle se permettait de gaspiller l’eau. René ne saura jamais comment la vieille Accrot se débrouillait pour descendre et surtout remonter les escaliers. Que d’erreurs ! Avoir laissé le fusil du grand-père Accrot dans le grenier ! René ne comprendra jamais comment les vieux égoïstes faisaient pour gravir l’Everest. Jamais.

         Le fusil explosa au visage de maman et projeta sa cervelle sur le carrelage de la salle de bain. Ses dents jaunes volèrent dans la pièce en sifflant de rage. L’une d’elle alla briser le miroir au-dessus du lavabo.  

         Pour tout vous dire, ça ne chagrina pas trop René qui avait tant de fois pleuré devant lui dans son enfance en se lavant les dents, tout seul dans la grande maison vide.

                                                                             fusil1

 

         Patrick Ringal

20.01.2009

Pour tout vous dire (épisode 9)

pour tout épisode 9

Pour tout vous dire, René ne regardait même pas les autres femmes. Il n’avait d’yeux que pour Annabelle. Il passa et repassa devant les tentures fermées et ne put s’empêcher d’imaginer ce qu’elle était en train de faire à l’homme. Annabelle aimait « sucer les dragées pleines de chocolats blanc des messieurs qui venaient se faire consoler ». René n’aimait pas son langage. Non ! Il aimait la douceur de son regard (même si elle le maquillait plus qu’il ne fallait). Il aimait la longueur de ses jambes, ses lèvres charnues, sa poitrine menue aux tétons bien fermes. Il aimait la caresser. Il aimait qu’elle fut sexy jusqu’au bout des ongles rouges. Il aimait la payer, ça l’excitait. Il aimait qu’elle ne boive pas. C’était une des rares filles de la rue des Mésanges qui ne buvait pas et dont l’haleine ne ressemblait pas à celle de sa mère. Il aimait embrasser Annabelle. Il rêva de sa bouche et frissonna. René aimait Annabelle, la seule femme qu’il avait embrassée dans sa vie de fils de maman Accrot. Embrasser et embrasser, et encore et encore, sa bouche saine et tendre, même si Annabelle n’aimait pas trop ça (elle avait un régulier).

    Il attendit une heure.

    D’habitude, ça ne prenait pas autant de temps. Deux clients étaient venus et avaient frappé à la vitrine mais elle n’avait pas répondu. René Accrot avait fait semblant de passer son chemin. Il commençait à s’impatienter. Il n’aimait pas laisser la vieille Accrot sans surveillance, et puis, il commençait à avoir soif. Il alla frapper au carreau. Il essaya de voir s’il y avait de la lumière entre les tentures... Rien, pas un rai de lumière. Pas d’Annabelle.

    Il s’essuya le front avec la paume de la main. René était fâché. René grognait. Il ne pourrait pas embrasser la jeune femme longue et élancée, sexy jusqu’au bout des ongles rouges.

    Il décida de rentrer et de revenir le lendemain soir.

Il marcha vite. Il se mit à penser à la vieille salope qui séchait dans le grenier. Il eut peur. René l’avait laissé trop longtemps seule. Il se mit à courir.

    René Accrot arriva chez lui un quart d’heure plus tard. Il referma à double tour derrière lui et grimpa les escaliers à toute vitesse. Pour tout vous dire, un mauvais pressentiment l’habitait. La porte du grenier était ouverte ! Il entra...

    ... et trouva le fauteuil roulant vide ! Le bâillon gisait sur le plancher.

Patrick Ringal

31.12.2008

Pour tout vous dire (épisode 8)

      

      Bonne année à tous et surtout beaucoup de rires...



  prostituti                          

     Il remonta au grenier. La vieille Accrot le fusilla du regard quand il prit le plateau. Elle avait la bouche sèche, alors elle siffla :

 

         - Tu n’auras pas ma peau, ssssss ! Et elle se mit à rire en se renversant en arrière.

 

         René haussa les épaules. Il prit le bâillon et musela sa mère. Elle continua de rire. Même muselée, elle gravissait encore l’Everest.

 

 

         - Je sors. Sois bien sage pendant mon absence. Je vais à ma petite fête avec Annabelle.

 

         Il lut dans ses yeux qu’elle traita Annabelle de pute. Il ferma le grenier à clé.

 

         René Accrot avait besoin de marcher. Il se rendit dans le centre de Bruxelles. Il déambula dans les galeries du Roi et de la Reine, dans la rue des Bouchers, puis se dirigea vers la Grand-Place. Les terrasses des cafés et des restaurants étaient prises d’assaut. Il y avait même des files d’attentes pour avoir la chance de s’asseoir et d’admirer une des plus belles places du monde. Les établissements qui proposaient l’air conditionné étaient bondés. Tous ces gens buvaient, buvaient, buvaient, René en avait la nausée. Il assista au spectacle féérique du jeu de lumière sur une musique tirée d’un film (il ne se souvenait plus lequel ? Peut-être même était-ce une série télévisée ?). Il s’assit sur les marches de l’hôtel de ville et observa la foule des touristes.

 

         Un jour, comme eux, il se rendrait à l’étranger.

 

         René quitta la Grand-Place et prit le boulevard Lemonnier en direction de Rogier. Il voulait voir Annabelle. Il espérait qu’elle travaillait ce soir. René croisa un couple qui se tenait dans les bras l’un de l’autre. La femme semblait très amoureuse. Elle tenait sa tête bien enfoncée dans le creux de l’épaule de son homme. Quand il les eut croisés, René se retourna et vit que l’homme avait glissé sa main sous la jupe de la femme et qu’il lui caressait les fesses. Elle ne portait pas de culotte et avait la marque du maillot bien dessinée.

 

         Il fallait qu’il voie Annabelle. Il arriva rue des Mésanges et se dirigea droit vers la vitrine d’Annabelle. Les tentures étaient tirées. Il fit les cent pas. Il croisa d’autres hommes qui évitèrent son regard. On ne venait pas ici pour être vu.

 

     Patrick Ringal


19.12.2008

Pour tout vous dire (épisode 7)

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  - Tu ne m’as pas mis beaucoup d’eau René !

    - Il n’y en a presque plus.

    - Tu mens !

    - Ne dis pas ça ! C’est toi qui as menti toute ta vie ! Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. Il faudra attendre demain, et encore, je ne pourrai pas t’en donner beaucoup, alors fait attention et boit par petites gorgées ; ça m’empêchera de devoir changer ton pot...

    - Justement !

    - Ta gueule !

    La vieille Accrot le fusilla du regard. René frissonna. Ce n’était pas donné à tout le monde d’être haï par sa mère.

    Elle se passa une main dans ses cheveux collants.

    - Ce n’est donc pas encore ce soir que je pourrai prendre un bain ?

    René lâcha :

    - Il n’y a pas assez d’eau, combien de fois dois-je te le dire ! Bon, je vais attendre en bas que tu aies terminé ton repas. Ensuite, je viendrai te mettre le bâillon. J’ai envie de sortir. Si tu es bien sage, je ne rentrerai pas tard.

    La vieille siffla :

    - Tu pourrais au moins vider le pot ! Personne ne mérite ce que tu me fais !

    René fit semblant de ne pas avoir entendu. Il descendit quelques marches puis se ravisa. Allez savoir pourquoi, mais il fut pris de remords. Il ne fallait surtout pas qu’il en ait, ceux-ci pourraient l’empêcher de mener à bien son projet. Il remonta et alla directement aux côtés de sa mère. La vieille Accrot attendait. Elle n’avait pas encore touché la carafe. René se pencha, souleva le bord de jupe qui recouvrait le côté du fauteuil roulant et tira le pot de chambre de sa glissière. Maman ricana.

    René descendit un étage plus bas, en se bouchant le nez, et vida le contenu du pot dans la cuvette des WC. Il prit un flacon de « Febreze » et en aspergea les toilettes. Il remonta et replaça le pot de chambre sous les fesses de sa maman.

    La vieille l’observait. Son fils était tout près d’elle. Elle aurait pu l’agripper et le supplier de la descendre au premier, de lui permettre de se changer, de prendre un bain, de lui donner à boire (si possible, un petit verre de whisky ! ça faisait si longtemps) ; elle aurait pu lui montrer toute sa détresse, lui faire admettre que la vengeance ne servait à rien, seulement à vous transformer à votre tour en bourreau, mais elle savait que son fils serait intraitable. René n’avait plus de cœur. Maman Accrot le lui avait volé dans son enfance. Elle pencha la tête et se remit à sangloter.

    - Mange ! dit René d’une voix glaciale.

    La vieille prit le plateau et piqua sa fourchette dans la salade de carottes.

    René quitta le grenier. Il lui donna un quart d’heure. Il retourna à la cuisine et mangea l’autre moitié du repas. Il mit son assiette dans l’évier, au-dessus de la pile des autres assiettes et se versa un verre d’eau. Il alla dans le salon et alluma la télévision. On parlait encore et toujours de la canicule.

    On y montrait des rivières asséchées, des forêts de sapins en feu, des routes dégradées parce que le bitume fondait sous l’effet de la chaleur, des poissons morts dans des étangs sans oxygène. Ce qui le frappa le plus, c’était de voir les gens se baigner dans les fontaines sans que la police ne fasse rien ! « Ils polluent l’eau de source ! » Le présentateur parla de records battus depuis un siècle (lui-même semblait avoir chaud d’ailleurs) ! Pour tout vous dire, René Accrot paniqua et aspira une grande goulée d’air.

    Il éteignit la télévision.

Patrick Ringal

15.12.2008

Pour tout vous dire (épisode 6)

soldat de plomb

Monsieur Accrot père avait été un honnête représentant en figurines pour enfants « les nouveaux soldats de plomb », comme il les appelait. Il avait sillonné la Belgique et le nord de la France pour essayer de les placer dans les librairies ; ne revenant parfois que le samedi matin, se crevant à la tâche pour offrir une vie décente aux siens et prenant des risques sur les routes en roulant plus qu’il ne fallait.

    Ce ne fut pas lui qui fit l’accident, mais la vieille Accrot (qui à cette époque était belle, longue et élancée, sexy jusqu’aux bouts des ongles rouges). Ils se rendaient tous les deux à une petite fête.

    « Je veux bien y aller chérie, mais je suis crevé. Promets-moi qu’on ne rentrera pas tard. J’aimerais que tu conduises. Tu n’as pas trop bu mon amour ?

    « Non, avait-elle répondu sans rougir.

    L’enfant Accrot avait alors relevé la tête de ses devoirs et avait vu son père soupirer. Pas dupe pour un sou mais tellement harassé par une longue semaine sur les routes qu’il avait préféré ne pas polémiquer avec sa femme. Il aimait sa femme. Il l’aimait jusqu’à parcourir plus de kilomètres qu’il ne fallait. Il l’aimait jusqu’à fermer les yeux sur son alcoolisme et surtout sur l’argent qu’elle dépensait. Il l’aimait et pour tout vous dire, il préférait fermer les yeux sur beaucoup de choses et la garder près de lui plutôt que de les ouvrir et de prendre le risque de voir qu’elle partait.

    Son père était venu l’embrasser avant de s’en aller à la petite fête. « Je te promets qu’on ne rentrera pas tard, enfin, je ferai tout pour. » Il avait dit ça d’une voix tellement triste et fatiguée que René en eut presque les larmes aux yeux. La mère Accrot était allée dans le salon écluser un dernier verre (pour la route) en douce.

    Ce fut la dernière fois qu’il vit son père vivant et sa mère debout.

Patrick Ringal

07.12.2008

Pour tout vous dire (épisode 5)

 

carafe

 

 

        C’est qu’elle était forte la vieille Accrot. Bien qu’elle fût dans un fauteuil roulant depuis l’accident de voiture - celui qui avait coûté la vie à son mari - elle avait de l’énergie à revendre. C’était le propre des égoïstes. Il se trouvait toujours un égoïste pour gravir tout seul l’Everest, rien que pour lui, et y parvenir ! La vieille Accrot était de ceux-là.

 

         René frissonna malgré la chaleur. Il imagina la lutte acharnée que menait sa mère pour survivre. Rien que pour l’emmerder.

 

         Il monta les escaliers en essayant de ne pas trop respirer. Il fallait économiser l’oxygène. Après quelques marches, en essayant de ne pas renverser la carafe et son précieux liquide, il dut prendre plusieurs goulées d’air pour ne pas suffoquer.

 

         Ce n’était pas un bon plan que de se retenir ; surtout quand on devait gravir quatre étages.

 

         Il avait pris sa décision : maman devra mourir cette nuit, ou demain matin au plus tôt. Qu’on on finisse ! Il prit la carafe et but, à même le bord, plusieurs gorgées d’eau.

 

         Il ne lui laissa que la quantité d’un verre. Pas plus. Les vieilles biques inutiles n’avaient pas besoin de boire.

 

         René entra dans le grenier sans frapper et surprit maman en train de somnoler. Sa tête reposait sur le dossier. Elle avait la bouche ouverte et émettait un son lent et grave. Elle essayait d’attraper un peu d’oxygène en aspirant bruyamment le vide. Mais, il n’y avait plus d’air dans le grenier. La vieille d’outre-tombe. Une partie d’elle-même était déjà dans l’autre monde. René suffoqua. Il recula d’un pas. Ca sentait l’urine et la merde.

 

         « Elle perd ses forces. Elle n’en a plus pour longtemps. Elle ne parvient déjà plus à se retenir. C’est bon signe. »

 

         René avança vers maman. Il se pencha pour poser le plateau sur la petite table de chevet, et quand il releva la tête, sa mère était là ! Bien droite ! Bien vivante ! Elle le regardait avec force ! Un sourire carnassier et haineux sur les lèvres.

 

         René sursauta et recula précipitamment.

 

         - Tu croyais que j’étais en visite chez ton père, hein ! Même lui ne voudrait pas de moi ! Pas encore ...

 

         - Ne parle pas de lui ! Tu l’as tué !

 

         - C’était un accident, tu le sais René.

 

         Elle montra ses jambes d’un geste désabusé.

 

 

         Patrick Ringal


 

28.11.2008

Pour tout vous dire (épisode 4)

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      Il se renversa dans son siège rouge à roulettes et poussa sur ses jambes pour le faire reculer. Il tournoya sur lui-même content de lui. René aimait jouer aux échecs. Il aimait tisser sa toile et emprisonner ses adversaires, l’air de rien.

         Il imaginait la tête du joueur, à l’autre bout du monde (pour lui l’Angleterre était le bout du monde), comprenant où René Accrot l’emmenait. Ce coup du fou en H7 n’était qu’une diversion. René s’amusait. Il aurait pu faire mat en deux coups, mais il préférait étaler toute sa science et faire comprendre au péquenot à l’autre bout du monde qu’il avait tout prévu. L’autre étoufferait et finirait, bien avant la fin, par s’incliner.  

         René Accrot changea de partie. D’un simple clic, il alla à une autre table. Ici aussi, l’adversaire n’était pas à la hauteur. Et ainsi de suite.

         René joua deux heures. Entre chaque coup, il sirotait du thé menthe glacé qu’il avait lui-même préparé. Il laissait chaque gorgée rafraîchir longuement sa bouche, histoire de bien profiter du précieux liquide.  

         On avait annoncé des pénuries d’eau. Il allait falloir se rationner, ne plus prendre de bain, plus laver sa voiture, plus arroser les jardins et même les bacs à fleurs sur les balcons, et tout et tout, tout le bordel ! Plus donner d’eau à sa mère ! L’eau était une denrée rare.

         A 19 heures, René remonta de la cave pour aller préparer le repas. Il fut frappé de plein fouet par un mur de chaleur. Comme si l’air était devenu solide. Comme si on pouvait presque le toucher. René ouvrit grande la bouche pour respirer. Ca ne suffisait presque pas. En ce mois de juillet, à Bruxelles, par 33 degrés, l’air aussi était une denrée rare. Il y avait de quoi paniquer. Plus d’eau, plus d’air. René Accrot chassa d’horribles pensées de sa tête. Il se passa une main sur le front et récolta du précieux liquide qu’il s’empressa de lécher.  

         Il s’arrêta au pied des escaliers et écouta, mais la vieille ne se manifestait pas. « Bon, elle aura compris cette fois ! »

         René prépara quatre œufs sur le plat. Il râpa quelques carottes, mis un peu de vinaigre et d’huile, de quoi donner du goût, sala, poivra, pris une tranche de pain au-dessus du frigo, sépara le repas en deux et posa la partie de sa mère sur un plateau. Il remplit une carafe d’eau, mais pas complètement. Oh, et puis, il retira la quantité d’un verre. « Elle aura juste assez pour tenir encore une nuit et peut-être un jour. » 

        Patrick Ringal

 

26.11.2008

Pour tout vous dire (épisode 3)

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René se détourna et prit la direction de l’escalier. Mon dieu, ce qu’il faisait chaud dans ce grenier ! Ca sentait la sueur sure, les vieux sous-vêtements chargés d’urine et la corne de buffle.

    - Tu veux ma mort mon enfant ?

    René s’arrêta et resta pétrifié. C’était la première fois que sa mère osait mettre des mots sur ce qu’il était en train de faire.

    - De toute façon, je suis déjà morte, n’est-ce pas ? Alors pourquoi me faire souffrir comme ça ?

    Le fils Accrot se tourna lentement et regarda sa mère bien dans les yeux, la vieille peste :

    - Je ne veux pas ta mort. Je veux juste que tu termines ta vie ...

    - Mais je ne veux pas terminer ma vie !

    - ... que tu termines ta vie ! Que tu penses au temps qui passe, en sachant qu’attendre peut parfois être très long, surtout sans boire !

    La vieille Accrot baissa la tête et regarda ses mains.

    - Je veux que tu saches que je t’ai attendu toute mon enfance pendant que tu t’amusais dans le monde, pendant que papa travaillait pour te payer ton whisky. Que j’ai attendu que tu viennes m’embrasser le soir, tous les soirs, et que les rares fois ou tu as bien voulu te pencher vers moi tu sentais tellement l’alcool que j’avais envie de vomir.

    Mais René ne voulait plus réveiller le passé. Il lui suffisait de faire souffrir sa mère. Oui, ça lui suffisait. Même si quelquefois il pensait qu’il faudrait peut-être achever le travail plus vite (cette nuit ?), car il avait envie lui aussi de voyager et de parcourir le monde pour rencontrer des joueurs d’échecs. La voir souffrir était bon et plus fort que tout.

    - Alors, tu attendras ce soir pour avoir un peu d’eau.

    René quitta le grenier. Dans cette chaleur étouffante, il était froid. Il dit par-dessus son épaule :

    - Et ne t’avises plus de crier ! Autrement je remets le bâillon !

    Il entendit la vieille puante sangloter et sourit. Il n’avait pas honte. Pour tout vous dire, je pense qu’il bandait un peu.

    René descendit à la cave et avança le fou en H7, puis il cliqua sur « Enter ».

    - Avec ça toutes tes armées ne pourront pas me battre...

Patrick Ringal

17.11.2008

Pour tout vous dire (épisode 2)

    

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 Un jour, ou un soir, peu importe, elle avait disparu. Le quartier ne s’en était pas trop ému. On avait posé quelques questions, on était venu réconforter le fils René, la police avait lancé un avis de rechercher qui fut très vite oublié dans un dossier, puis sur une étagère... Enfin, le dossier Accrot fut marqué d’un point d’interrogation et on l’oublia. On était dans une grande ville. La vieille Accrot était partie et c’était tout. Elle laissait à son fils une maison avec un petit jardin. La vieille Accrot était partie et ma foi, on lui souhaitait d’être heureuse là où elle était.

 

    « Elle va finir par réveiller tout le quartier ! »

    René gravit les dernières marches et ouvrit la porte du grenier.

    - Qu’y a-t-il maman ? Ne t’avais-je pas dit qu’il ne fallait pas crier ?

    - Si, mais il n’y a plus d’eau dans la carafe. René, il fait tellement chaud ici !

    - Tu as déjà bu toute la carafe !

    La vieille Accrot fit oui de la tête, comme une enfant prise en défaut. Ses cheveux étaient plaqués sur son crâne. Elle avait un teint gris et des dents jaunes, des dents encore bien accrochées à ses gencives, prêtes à mordre. Elle se tenait droite comme une juge dans sa chaise roulante.

Madame Accrot n’avait rien d’une mère. Elle faisait peur à voir. La sueur collait sa robe à fleurs à sa peau décharnée. Elle tenait ses jambes maigres et veinées, pas du tout les jambes d’une mère, serrées.

- Tu n’auras rien avant ce soir ! Tu sais que l’eau est un bien précieux !

    (René avait gardé de son enfance la peur du manque d’eau. En ces périodes de canicule, il préférait rationner sa mère et pour tout vous dire, il espérait qu’elle ne tiendrait pas l’été, même pas un jour de plus si ça se pouvait...)

    - Juste un verre, je te demande juste un verre René. Je ne me sens pas bien. Je me sens faible.

    - On ne dirait pas à t’entendre crier comme tu le fais !

    C’était vrai qu’elle ne faiblissait pas. La vieille s’accrochait. René pensait que les vieux étaient capables de tenir au-delà du raisonnable. L’approche de la fin les faisaient réagir avec l’énergie du désespoir. Ils tournaient le dos à la mort, avec insolence et mépris. Foutu pour foutu, autant montrer son cul, non ? Ou soulever les jupes et exécuter la danse de guignol. Lui montrer qu’on ne prendra pas aussi vite le chariot.

 

 

       Patrick Ringal

cequejevois@hotmail.com

 

 

 

13.11.2008

Pour tout vous dire (épisode 1)

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 René Accrot courut tant qu’il put dans les escaliers. Il n’était pas effrayé, mais il n’aimait pas quand sa maman criait comme une truie à qui on enlevait ses petits. Il arriva au pied des dernières marches qui menaient au grenier et s’arrêta. Il voulait reprendre son souffle. « Qu’elle crève !» se dit-il. René Accrot se passa une main sur le front.

    Il faisait chaud. Il n’y avait pas un souffle d’air. Bruxelles n’aimait pas les 33° qu’affichaient les thermomètres. Les maisons et les appartements suintaient un air mort ; pas un souffle pour vous donner du courage (on avait bien annoncé un orage, mais ça faisait une semaine qu’on l’attendait). Il fallait descendre dans les caves pour trouver un peu de fraîcheur ; c’était d’ailleurs là que René passait ses journées, les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur à épier l’avancée d’un pion ou le recul d’un cheval...

    René jouait aux échecs en ligne avec un Club Anglais. Chacun pouvait venir se connecter, en payant cinquante dollars, et se mesurer à lui. Il affrontait une trentaine de joueurs en simultané. Personne ne l’avait encore battu depuis qu’il avait créé son site.

    René prit son mouchoir et s’essuya tout le visage. Il le replia et le rangea dans sa poche. Il souffla pour reprendre son souffle.

    Pour tout vous dire, René ne voulait pas montrer à sa maman qu’il avait couru.

    La vieille reprit ses « égosillements ». Sa voix était criarde. Personne n’aurait pu imaginer que la vieille Accrot avait 92 ans ...

    Et personne ne savait que la vieille Accrot était encore en vie !

 

     

       Patrick Ringal

cequejevois@hotmail.com